Par Bruno Meessen

Dans ce billet, Bruno Meessen revient sur une récente session de commission de l’Assemblée Parlementaire Paritaire des pays de l’Afrique-Caraïbes-Pacifique et de l’Union Européenne. On y a parlé d’Ebola et des enjeux en matière de confiance et de transparence. Avec les Communautés de Pratique, nous avons envie de relever le défi.

Staff attend to 16yo Ebola Patient   Ce vendredi matin, j’étais invité à participer à une session de la Commission des Affaires Sociales et de l’Environnement de l’Assemblée Parlementaire Paritaire ACP-EU organisée au Parlement Européen à Bruxelles. J’avais été sollicité, via l’ONG Global Health Advocates, pour partager mes analyses sur les défis du financement de la santé dans les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique.

Photo: Fabio Basone, staff MSF soignant une fille de  16 ans ayant un cas confirmé d’Ebola, Sierra Leone, Février 2015.

Avant moi, mon amie Mit Philips de Médecins Sans Frontières a fait une intervention sur Ebola. Sa présentation se concentrait principalement sur les conséquences systémiques de l’épidémie dans les pays touchés. A plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « confiance ». Confiance des communautés dans les services de santé, confiance dans le gouvernement, confiance du personnel, confiance dans les autorités locales…

Après son intervention, nous avons pu entendre diverses réactions, notamment celles d’un parlementaire de Sierra Leone et de l’ambassadeur de Guinée. Tous les deux ont exprimé des remerciements (notamment à Médecins Sans Frontières), ont rapporté ce qui avait été fait dans leur pays et partagé plusieurs observations. Tous deux ont formulé la demande d’une plus grande transparence sur l’usage des fonds ‘Ebola’.

Ebola : la nécessité d’une plus grande transparence

Un petit débat s’en est suivi. Un responsable de ECHO, l’agence humanitaire de la Commission Européenne, a donné un début de réponse. J’ai compris qu’il fallait distinguer ce qui a été promis (pledged), ce qui a été alloué (committed) et ce qui avait dépensé (disbursed). La Présidente de la commission, Michèle Rivasi, a été plus ferme : est-ce que cette crise Ebola ne pourrait pas servir d’expérience pilote pour développer un système de redevabilité plus abouti sur l’usage des fonds de l’aide internationale?

L’intervenant ECHO a informé l’audience que les Nations Unies veillaient à cet aspect (voir ce site). Cet effort d’OCHA est bien sûr crucial. Mais je ne suis pas sûr ce que ce soit suffisant.

D’une part, ce qui m’a frappé dans l’intervention du parlementaire sierra léonais est que la crise de confiance se diffuse à des niveaux que depuis Bruxelles, Washington ou Genève, nous ne prenons pas en compte. On peut ainsi imaginer que les populations et communautés des pays concernés ont entendu qu’il y a eu beaucoup d’argent pour lutter contre Ebola, mais elles peuvent penser que très peu soit arrivé à leur niveau. Que cette analyse soit vraie ou fausse, au final, ceux qui paieront le coût de la défiance, ce seront avant tout l’Etat, le gouvernement local et les fonctionnaires locaux et surtout les populations bénéficiaires. On sait aussi qu’un des nombreux défis de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone se situe justement au niveau de la .confiance dans l’Etat. Ainsi, concernant le niveau de redevabilité et de participation des populations, ces trois pays sont à la traîne, avec des scores respectivement de 17,06 ; 33,18 et 36,02 sur une échelle de 0 à 100.

D’autre part, le tracking de OCHA est plutôt tourné vers le haut (on peut deviner que le premier souci des Nations-Unies est de s’assurer que les pays donateurs qui ont fait des annonces tiennent leur engagement, en particulier si c’est à destination des agences onusiennes !). Il est beaucoup moins abouti dans le suivi des sommes qui arrivent réellement aux populations. Bien sûr, le plus important pour elles est le service qu’elles reçoivent et le résultat (le traitement, la mise sous contrôle de l’épidémie et son extinction, puis la reconstruction), mais il est légitime qu’elles soient aussi informées sur les ressources qui leur ont été, directement ou indirectement, destinées.

A cet égard, ma réponse à Madame Michèle Rivasi est « oui, nous devons mettre en place de nouveaux mécanismes de tracking de ces fonds marqués ». Parler de renforcement des systèmes de santé en post-Ebola tout en ne progressant pas en matière de redevabilité serait en fait contradictoire. Toutefois, cette redevabilité ne concerne pas que les pays, elle inclut les agences onusiennes, les agences de coopération et les autres ONG qui sont récipiendaires des fonds et mettent en œuvre les interventions sur le terrain.

Du côté des Communautés de Pratique, nous croyons que de nouveaux modèles peuvent être mis en place. Nous pensons même pouvoir jouer un rôle original. En combinant la présence de nos membres dans tous les systèmes de santé des pays africains, y compris au niveau décentralisé, et les avancées technologiques, nous sommes peut-être capables de récolter une information aujourd’hui non disponible. Nous espérons pouvoir vous en dire plus dans quelques semaines, mais sachez qu’une initiative intéressante de ce type est en préparation.

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4 Responses to Ebola: à crise globale, redevabilité totale ?

  1. Jean-Pierre Noterman says:

    Je propose de procéder à un audit global portant sur l’utilisation de la totalité des fonds alloués à tous les acteurs bénéficiaires. Il faudra pour cela autoriser un audit externe des agences de NU qui fonctionnent en principe uniquement par audit interne. Une comparaison par acteur de la part des fonds consacrée aux frais généraux et aux dépenses opérationnelles permettrait d’identifier les économies réalisables par la mise en place d’un dispositif d’intervention efficient ciblé sur une urgence, dans ce cas-ci l’épidémie à virus Ebola.

    La Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide a dix ans d’âge. Au Sénégal pour mettre fin à la concurrence entre agences de développement, ça fait deux ans que les PTF tentent vainement d’harmoniser les barèmes des indemnités de mission, sans y parvenir et sans que l’Etat ne s’en soucie. Cela illustre bien le degré d’application des engagements pris à Paris et de l’utilisation inefficiente persistante des fonds publics consacré à l’aide au développement. Avant de demander plus, essayons d’abord de d’utiliser mieux.

  2. Basile Keugoung says:

    Bonjour
    La mauvaise gouvernance des systèmes de santé est à mon sens la pire épidémie de nos pays et celle qui fait plus de victimes. J’ai été un activiste de la mobilisation des ressources en faveur de la santé, surtout pour le Fonds mondial. J’ai agi au niveau des sommets du G8 pour interpeller les dirigeants des puissances occidentales pour accorder plus de financement à la santé en Afrique. Mais aujourd’hui, j’économise mes énergies sur ce volet des financements de la santé. Simplement parce que tant que nous n’allons pas rendre le circuit de gestion des financements assez étanche et cédible, l’argent n’arrivera jamais là où il faut et que par conséquent, quelque soit les montants mobilisés, les résultats seront toujours catastrophiques.
    Pour avoir participé à l’élaboration de programmes de santé et tout dernièrement des propositions de renforcement des systèmes de santé pour le nouveau modèle de financement du Fonds mondial, je suis découragé du peu de considération et du peu de foi que le personnel du Ministère de la santé et certains acteurs associatifs accordent à la bonne gouvernance. Il suffit de considérer les propositions soumises au Fonds mondial pour le renforcement des systèmes de santé pour se rendre compte que rien de sérieux n’est proposé dans le pilier “Gouvernance”. Je me rappelle de ce bailleur de fonds qui m’avait recommandé de concentrer le peu de ressources qu’il m’accordait au plaidoyer pour l’accès aux ARV et d’oublier l'”histoire de la bonne gouvernance” parce que personne n’y croit.Pourtant comment remplir un bassin avec un récipient troué de toute part?
    Les CoP peuvent contribuer bien sûr à la traçabilité des financements.
    C’est pourquoi il faut déplorer que la CoP Gouvernance ne soit pas très opérationnelle actuellement. Ne faudrait-il pas penser à comment le dynamiser. J’ai déjà manifesté ma disponibilité à y contribuer.
    Cordialement!

    Simon KABORE
    Directeur Exécutif P/I du Réseau Accès aux Médicaments Essentiels (RAME) Innovateur social ASHOKA
    Consultant en plaidoyer et problématiques d’accès aux soins Membre du LIONS Club International (Club Ouaga Phénix 50)
    04 BP 8038 Ouagadougou 04 | Tel: Bur: +226 50 37 70 16 | Tél: +226 70 24 44 55 Site Web: http://www.rame-int.org < http://www.rame-int.org/> | Facebook:
    http://www.facebook.com/Infos.RAME | Tweeter: @ReseauRAME | Skype:
    kaboresimon | e-mail alternatif: [email protected]

  3. Basile Keugoung says:

    Bonjour, Je poste le commentaire de Bénédicte Brusset:

    Je ne sais pas on peut répondre comme cela ou si il faut aller sur le site … bref je suis en guinée et donc je vois, je vis un peu ce déferlement de ressources sur le pays. Il faut savoir que l’essentiel de l’argent promis, engagé et décaissé l’a été par les partenaires dont les agences de nations unies qui ont reçu beaucoup de fonds des partenaires traditionnels ; l’Etat a eu très peu en gestion directe puisque l’usage de ces agences est d’être agent de financement. En ce qui concerne le traitement des patients Ebola, pas un sou n’est demandé aux patients et cela coûte très, très cher car cela demande une logistique irréprochable ; en ce qui concerne le suivi des contacts, cela est fait par des agents communautaires qui sont sans doute mieux payés que d’habitude. Enfin, il y a eu beaucoup, beaucoup de véhicules et ça ça restera ; il faudra voir si le gouvernement arrive, plus tard à donner du carburant et puis et puis il y a une quantité énorme d’ « experts » internationaux qui doivent coûter bien cher …

    Le problème de la redevabilité c’est que ni les ONGs type MSF ne veulent dire combien ça coute, mais surtout ce sont les agences des nations unies qui ne veulent pas être audités, c’est une règle …enfin beaucoup de fonds sont promis donnés pour les trois pays et cela ne facilite pas les choses.

    En guinée, un audit vas être fait et pour les agences des NU, une évaluation financière.

    Il y a beaucoup à écrire sur cette crise ébola et cette réponse, comme toute crise elle exacerbe certaines situations que l’on connaît dans le quotidien de l’Aide au développement

    Bénédicte Brusset
    AFD / Agence Conakry / 75108
    +224 666 21 81 05
    +224 622 66 12 62

  4. nimer says:

    Je vois qu’on a évolué de redevabilité vers la gouvernance, ce dernier concept qui est difficile à comprendre qui inclut beaucoup de dimensions dont une pourrait être la redevabilité. Je voudrais partager mon vécu en Guinée après un an de travail dans les services de Tuberculose. Je visite régulièrement les services de tuberculose dans la ville de Conakry, j’entends toujours de plaintes du personnel soignant qui dit qu’ils n’ont pas des gants et d’autre matériel pour les soins, qu’ils n’ont pas été formé sur le contrôle d’infection ou la suspicion de cas d’Ébola. Je demande aux soignants alors si la coordination Ebola n’a pas donnée ces matériels, la réponse est non. Par après je pose la même question au directeur de la structure sanitaire qui dit tout à fait le contraire. Cet exemple illustre le problème, il s’agît d’un problème à tous les niveaux. D’abord le rôle du ministère de la santé pour coordonner les ressources et leur distribution, mais aussi pour coordonner l’appui fourni par les partenaires car il y a certains qui donnent le même matériel à la même structure. Je pense que la gouvernance, la redevabilité est une manière d’être, une culture qui doit se construite et développé à tous les niveaux, nous devons tous prioriser cette aspect fondamental pour tout bon fonctionnement d’un système de santé.

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